Femme au foyer : ce travail oublié

Entière dépendance ou nouvelle liberté ? Et si ça pouvait être les deux ?

La situation de femme ou d’homme au foyer est souvent méconnue voir dépréciée. On imagine difficilement que certains fassent encore ce choix par volonté, et non par manque de possibilité ou de compétence.

J’ai volontairement choisi ce travail. Car, oui, c’est un travail. Un travail non rémunéré et pourtant payant. Un travail avilissant et pourtant valorisant. Un travail ingrat et pourtant noble.

Voici ce que j’aimerai partager : les magnifiques contradictions de ce travail oublié, pour faire un pas de plus vers la reconnaissance du travail accompli par les femmes et les hommes qui ont choisi de travailler, non pas à l’extérieur, mais à l’intérieur.

De l’envie de travailler pour être indépendante…

Bébé des années 80, j’ai été bercée par le paradigme de la femme libérée, travailleuse et indépendante.

À 17 ans, je disais à ma conseillère d’orientation que, quoi que je fasse, il faudrait que mon travail rapporte assez pour être financièrement autonome.

Je suis devenue ingénieur agronome, et ai travaillé pendant 5 ans dans une multinationale. J’avais une « bonne » situation. J’avais répondu à mes besoins de sécurité, de reconnaissance et d’indépendance. Mais ça ne me suffisait pas. Il me manquait cruellement quelque chose. Quelque chose que je ne peux d’ailleurs pas vraiment expliquer.

Mais je ne regrette pas, car c’est peut-être parce que j’ai vécu cette indépendance que j’ai pu, un jour, l’abandonner.

Au grand saut… Aïe la chute !

C’est après la naissance de notre fille que j’ai décidé, avec le soutien de son papa, de ne pas reprendre mon précédent travail.

« Quelle chance ! », diront-certains. « Quelle horreur ! », diront d’autres !

J’ai choisi, à ce moment de ma vie, de dépendre de mon mari et de transformer mon quotidien pour prendre soin de notre fille. Et même si c’était un choix qui me semblait évident, il n’a pas vraiment été facile.

Le premier choc a été de vivre un réel isolement. Je ne connaissais personne ayant fait le même choix que moi. Je me sentais à côté de la « plaque occidentale », où les bébés restent entre eux - à la crèche - et les adultes entre eux - au travail. Moi, j’avais envie et besoin d’être avec mon enfant en même temps qu’avec d’autres adultes. Mais ça n’était pas la norme…il n’y a qu’à voir la tête d’un serveur quand on arrive à un café avec son bébé en écharpe !

Heureusement, il existe quelques associations qui favorisent les rencontres entre jeunes parents. L’association de soutien à l’allaitement, La Leche League, proposait chaque mois une réunion d’échange entre mamans près de chez moi. Et une association catholique locale, accueillant toutes les convictions religieuses, organisait chaque semaine une journée en famille pour déjeuner ensemble, partager, jouer avec nos enfants entre familles.

Une autre difficulté a été de nous ajuster financièrement, ayant un revenu en moins, au prix de certaines concessions et tensions. Et j’ai appris à laisser parler la petite voix qui me rappelait que j’étais maintenant entièrement dépendante financièrement de mon mari, et qui s’interrogeait sur ce que je ferais si notre relation tournait au vinaigre…

J’ai aussi appris plus qu’un nouveau travail. Alors que je n’avais, soit-disant, « pas de travail », je n’avais pourtant jamais autant travaillé. En plus d’éduquer notre fille et de répondre à tous ses besoins, je prenais soin de notre foyer. Et prendre soin d’un enfant et d’un foyer n’est jamais achevé. C’est un travail sans fin et presque sans pause.

Alors, pourquoi continuer ? (Car oui, je m’aime et je me respecte quand même !). Parce que j’étais convaincue que ma place était là et nulle part ailleurs. Parce que j’avais trouvé ce qui me manquait jusqu’à présent, sans savoir pour autant ce que c’est. Parce que je me sentais exactement au « bon endroit ».

Au plaisir de travailler pour ma famille

Et petit à petit, un nouvel équilibre s’est installé. L’isolement s’est transformé en solitude agréable et choisie quand j’en avais envie. Il m’a également invité à choisir mes relations, avec moins de personnes mais avec plus de partage.

La dépendance m’a permis de découvrir une autre forme de liberté. Celle de faire exactement ce que je voulais et ce qui m’importait à ce moment là de ma vie : prendre soin des besoins de notre famille.

Ça fait bien sûr très old school. J’aime penser que les femmes puissent être des amantes sauvages, des épouses indépendantes, des copines volages. Mais je n’aime pas penser que ça devienne un nouveau modèle à suivre. Ce serait comme retomber dans les travers d’un autre modèle féminin dont on a justement cherché à se libérer pendant si longtemps. J’aime qu’il y ait de la place en chacune pour être la maman qui soigne, la femme vulnérable ou l’amie retirée que nous sommes toutes par moments.

En restant avec notre fille, j’ai aussi découvert le plaisir de perdre la notion du temps, et de ce fait même, de la retrouver. Avant, je planifiais, je courrais, j’organisais. À présent, je me surprenais souvent à oublier le temps en regardant ce petit être qui était là, sans but, sans projet, à s’émerveiller d’un rayon de lumière.

J’ai aussi appris, en même temps qu’elle, à collaborer. J’écoutais et je respectais ses besoins quand ils se présentaient sans être pressée par un emploi du temps extérieur (et je trouve que c’était essentiel au moins pendant sa première année), et elle « me suivait » quand j’avais besoin de faire quelque chose ou d’aller quelque part (je la portais beaucoup en écharpe). On continue d’ailleurs à vivre sur ce même principe, en s’écoutant. Et à force qu’elle gagne en autonomie, je gagne en temps pour mes projets personnels et professionnels.

Et derrière le risque que j’avais pris, j’ai découvert une autre forme de paix. Celle de ne plus chercher à prouver, à atteindre ou à réussir pour les autres. J’ai arrêté, pour un temps du moins, de chercher la reconnaissance à l’extérieur. Je sentais ce que je faisais était bon pour notre famille, et ça me comblait de l’intérieur.

Alors ?

Alors, loin de nier l’importance des combats livrés pour libérer les femmes et nous permettre de choisir notre place dans une société plus ouverte et reconnaissante, j’écris, au contraire, pour continuer en ce sens.

J’écris pour défendre le droit de chacune de choisir la place qu’elle souhaite prendre.Et j’espère, du fond du coeur, que les regards qui jugent se chargeront de respect pour ne plus étouffer la voie intérieure qui souffle à chaque femme celle qu’elle a envie d’être.


À trop se protéger, on oublie de s’ouvrir,
De peur d’être abimée, on oublie de construire,
De peur de trop descendre, on oublie de gravir.